Trésor du mois : la bataille de Courtrai (1302) et les silhouettes de monuments au Moyen Âge
Le 05/02/2020 à 09h36 par Marc-Édouard Gautier
Résumé

Sous sa reliure spectaculaire, un manuscrit flamand des années 1470-1480 révèle de passionnantes enluminures. Derrière des scènes de bataille et de sièges, se découvrent d’étonnants portraits de ville reconnaissables à leurs monuments emblématiques.

 L’ancienne abbaye Saint-Serge d’Angers possédait à la veille de la Révolution deux manuscrits médiévaux lillois, quasi jumeaux. De même format, écrits par un même copiste, ils portaient également le même type de reliure de bois couverte de velours noirs et protégée de cornières et de boulons de cuivre en forme de soleil, de rosaces ou de couronnes tressées (toutes deux restaurées en velours bleu nuit par l’Angevin Charles Girard entre 1879 et 1898).

 

 Le premier de ces deux livres contient L’estrif de Fortune et Vertu (ms. 423). Ce texte de Martin le Franc dédié au duc de Bourgogne en 1447-1448 met en scène un débat allégorique entre Dame Fortune et Dame Vertu qui se disputent le gouvernement du monde. Il a eu un grand succès pendant toute la fin du Moyen Âge, particulièrement dans le domaine bourguignon dont relevaient les Flandres.

 

Le deuxième manuscrit (ms. 1174), riche encore de 11 de ses 14 enluminures d’origine rapporte une Chronique de Flandres. En dehors d’une belle scène d’intérieur présentant l’agonie de l’empereur Henri VII de Luxembourg (1313), toutes ces peintures figurent des batailles ou des sièges. Certaines se placent dans des décors imaginés, comme le débarquement de saint Louis devant Damiette (1249), le camp de Charles Ier d'Anjou devant Naples (1268) ou la victoire des Portugais et Castillans à la bataille de Gibraltar (1339). D’autres sont d’une remarquable précision.

 

La bataille de Courtrai, dite des Eperons d’or (1302) est une défaite des armées du roi de France, Philippe le Bel contre les Flamands. Le premier plan est marqué par la mort de Robert, comte d’Artois, chef des armées royales. Derrière, la masse des piétons flamands armés de lourdes piques est regroupée sur un plateau devant l’abbaye cistercienne de Groeninge. Elle tient position devant un large fossé où s’embourbe la cavalerie française. Deux chevaux, effondrés, et une masse de chevaliers en armure, tout embourbée, sont à la merci des lances flamandes.

 

La bataille de Courtrai (Angers, bibl. mun., ms. 1174)

 

La précision de la scène ne s’arrête pas là car le peintre lillois a voulu qu’au premier coup d’œil son lecteur – et sans doute commanditaire – puisse reconnaître les villes de Flandres où se déroulent les combats. Emmanuelle Potdevin, étudiante de master de l'université de Tours, a ainsi démontré l'an dernier dans son étude du manuscrit que l'enlumineur avait cherché à reproduire, avec les notions de perspective dont il disposait, le beffroi de Furnes, la tour-porche de l'église Notre-Dame de Saint-Omer, et le clocher de Sainte Walburge d'Audenarde.

 

Bataille de Furnes. Détail des trois niveaux du beffroi de Furnes sur l'enluminure dans une vue actuelle. 

 

La ressemblance avec la ville de Courtrai des années 1470 et non du temps de la bataille de 1302, est également saisissante. A l’arrière-plan de la bataille, s’étend la ville gardée à gauche par les deux massives tours du Broel. Entre les deux hauts clochers gothiques des églises  Notre-Dame et Saint-Martin, se distingue le beffroi de la ville avec sa tour carrée, presqu’aveugle, sommée aux angles de quatre échauguettes, la cloche bien visible mais dépourvue de la statuette du sonneur emportée à Dijon par les Bourguignons en 1382.

Peinture de Courtrai dans les années 1470-1480.

Vues actuelles des tours du Broel, du beffroi et du clocher de Saint-Martin de Courtrai.

 

Cette sensibilité réaliste aux monuments majeurs s’est développée dans la peinture tout au long du XVe siècle. Tout un chacun reconnaît encore aisément aujourd’hui Notre-Dame de Paris, les châteaux de Vincennes ou de Saumur dans les Très riches heures du duc de Berry des frères Limbourg (1411-1416) continuées par Barthélemy d’Eyck, les Grandes chroniques de France ou les Heures d’Etienne Chevalier par Jean Fouquet (1452-1460). Parfois, ces édifices inspirent aussi des scènes allégoriques ou mythologiques comme dans le manuscrit de la Destruction de Troie la Grant où les fils de Jean Colombe habillent de mille parements antiquisants la silhouette du château de Saumur pour représenter le palais du roi Priam à Troie. Sans doute bien d’autres monuments restent encore à reconnaître dans les enluminures de la fin du Moyen Âge.

 

Le château de Saumur dans les Très riches heures du duc de Berry (Chantilly, musée Condé, ms. 65) et sa réinterprétation dans la peinture du palais de Priam pour le manuscrit de la Destruction de Troie la Grant (Paris, BnF, ms. n.a.f. 24920).

 

A découvrir dans le hall de la Médiathèque Toussaint du 6 février au 4 mars 2020

 

Bibliographie sur le ms. 1174 d'Angers :

  • Emmanuelle Potdevin, La Chronique de Flandres de la Bibliothèque municipale d'Angers (ms. 1174) : un exemple de l'enluminure lilloise à la fin du XVe siècle [mémoire de Master 2 Sciences Humaines & Sociales,spécialité Histoire de l'Art], sous la direction de Pascale Charron, Tours, 2019.
  • Kervyn de Lettenhove, Istore et croniques de Flandres, d'après les textes de divers manuscrits, Bruxelles, 1879-1880.
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