Trésor du mois : Au premier âge de l'imprimerie
Le 07/09/2020 à 19h33 par Marc-Édouard Gautier
Résumé

Grâce à la générosité de deux donatrices, la bibliothèque s’est enrichie le 3 mars 2020 d’un nouvel incunable imprimé en 1471. L'ouvrage est dû à l’un des principaux collaborateurs de Gutenberg, Peter Schöffer.

  Malgré leur aspect parfois austère, l’émotion est toujours forte à parcourir les plus anciens incunables, ces livres réalisés au berceau (incunabula en latin) de l’imprimerie, entre 1454 et 1500. L'incunable de 1471 offert en mars 2020 aux Angevins correspond à la section de la Somme théologique (1266-1273) de saint Thomas d’Aquin, consacrée à la finalité et aux mérites des actions humaines (cote Rés. D 964). Désormais cent-vingt-troisième incunable des collections de la bibliothèque municipale d’Angers, il en est aussi le cinquième plus ancien dans l’ordre chronologique.

 

Dominicain à l'étude. Première lettrine de la Summa theologiae : Pars secunda : prima pars

(Angers, bibl. mun., Rés. D964, folio 1)

 

Une impression de Peter Schöffer, ancien collaborateur de Gutenberg

 

 Il trouve une place particulièrement intéressante à Angers en raison de la personnalité de son imprimeur, Peter Schöffer qui donne son nom et date le livre dans le dernier paragraphe du volume, appelé colophon, qu'on peut traduire ainsi :

« Ce lumineux ouvrage de la Prima secundae de saint Thomas d’Aquin a été réalisé par l’invention mécanique d’imprimer ou de ‘façonner des caractères’ sans nulle écriture à la plume et, achevée pour la gloire de Dieu par les soins de Pierre Schöffer de Gernsheim, dans la féconde ville de Mayence de l’illustre nation germanique que la clémence divine a jugé digne d’honorer et de porter au-devant des autres nations de la Terre par la lumière et par le don gratuit d’un si haut talent, l’an du Seigneur 1471, le 8 novembre. Louange à Dieu ».                                                           Colophon et marque d'imprimeur de P. Schöffer

  Peter Schöffer, né à Gernsheim, près de Mayence entre 1420 et 1430 et mort dans l’hiver 1502-1503 est une figure majeure de la naissance de l’imprimerie. Probable étudiant de l’université d’Erfurt puis de Paris, il entre dans l’atelier de Gutenberg à Mayence au plus tard vers 1452 sans doute pour tailler les caractères métalliques. Son ingéniosité y fait merveille : il apporte à l’intuition et aux recherches initiales de Gutenberg différents perfectionnements techniques qui parachèvent l’efficacité de l’invention.

 

  Un an à peine après le succès de la première Bible imprimée, en novembre 1455, un procès révèle les tensions entre Gutenberg et Johann Fust († 1466), bourgeois de Mayence issu d’une importante famille d’orfèvres devenu le financeur de la première imprimerie. Sans doute protégé depuis longtemps par Fust, Peter Schöffer le suit désormais (il en épouse plus tard la fille).

Ils fondent une nouvelle imprimerie dont sort le 14 août 1457, sans Gutenberg, le fameux Psautier de Mayence. Le roi René en offrit un exemplaire au couvent de la Baumette, au sud d’Angers que la bibliothèque municipale conserve (Rés. ms. 20). Ce deuxième livre de l’histoire de l’imprimerie manifeste le souci de Fust et Schöffer de mécaniser non pas seulement la copie du texte mais aussi son décor en mettant au point de coûteuses mais somptueuses lettrines en deux couleurs.                        Impression trichromique du Psautier de Mayence

 

  Le nouvel incunable des collections angevines donne un contrepoint à ce précieux Psautier. Par sa facture plus simple, il fait sentir l’inadaptation de ces trop ingénieuses lettrines bichromiques que Fust et Schöffer ont renoncé à employer dès 1459 tant elles réduisaient par la lenteur de leur mise en œuvre le bénéfice de la reproduction mécanique du texte. Ce nouvel exemplaire apporte aussi à Angers un témoignage de la marque d’imprimeur de Fust et Schöffer associant les armes parlantes aux bâtons noueux de Fust (fustis signifie la branche en latin) et la houlette de Schöffer (schöffer signifie berger en allemand). Schöffer l’a gardée après le décès de Fust en 1466, pour les plus de 200 ouvrages qu’il publie seul jusque fin 1502.

 

  Soixante-huit autres exemplaires de ce livre sont conservés dans le monde. Trois exemplaires sur parchemin attestent qu’un tirage de luxe en a été réalisé. Le volume désormais angevin, imprimé sur des papiers de provenances différentes, se rattache au tirage ordinaire. Cet aspect illustre également l’importance croissante des tirages et de la diffusion de ces premiers imprimés à partir des années 1460. Ces années-là Fust et Schöffer recourent à un courtier, Hermann de Statboen qui tient un dépôt de leurs livres à Paris d’où il rayonne vers Angers, Tours et Avignon. C’est auprès de lui que le chanoine de la cathédrale d’Angers, Guillaume Tourneville achète ainsi en 1471 une grande Bible imprimée par le binôme mayençais en 1462 (conservée et numérisée par la Biblioteca nacionale de Rio de Janeiro).

 

Un exemplaire personnalisé

 

  L’exemplaire qui vient d’être offert à Angers n’est pourtant pas parti vers la France à l’origine. Des annotations en fin de volume donnent des indications sur un premier possesseur. A la fin du XVe siècle, un certain frère Virgile, dominicain du couvent de Retz en Autriche a acheté l’ouvrage 4 florins lors d’un séjour (peut-être universitaire) à Cologne. C’est lui aussi qui, pour le prix d’une demie livre, a commandé sa reliure de bois. L’ouvrage était en effet vendu en liasse non reliée, avec des espaces blancs pour les lettres de début de paragraphe. Ainsi est-ce peut-être frère Virgile ou un confrère qui a peint les lettres initiales en rouge et la grande lettrine de la première page qui montre un dominicain à l’étude. Il fit assurément une lecture attentive du livre, y ajoutant à la main des titres courants en haut de chaque page et de nombreuses annotations savantes qui renvoient en marge à d’autres passages de la Somme théologique. Tout savant qu’il était, ce frère Virgile ne manquait cependant pas d’humour ou d’instants de distraction : quelques visages ont été esquissés dans des lettrines. Dans un phylactère en bas de page, le religieux joue avec son prénom et un exemple classique des grammaires latines de l’époque « Virgilius fuit optimus plebis », « Virgile fut le meilleur du peuple » !                                                                                                                   Phylactère au nom de Virgile

 


 

 

   

 

 

 

 

Visage hirsute dans une lettrine D (fol. 35, à gauche) - Abbé ou évêque mitré dans une lettrine D (fol. 90, à droite)

 

Toutes ces personnalisations rendent ce volume bien différent de celui conservé à la bibliothèque de Munich (seul numérisé avec celui d'Angers). Ce bel incunable est un précieux témoin de l’imprimerie, moins de 20 ans après son invention, à la veille des premiers essais d’impression en France. Au colophon de ce billet, remercions vivement les généreuses donatrices.

 

 

 

 

 

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